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IdéesÀ lire cet état des lieux de la pensée politique française appliquée à l'Europe, on se dit que la crise actuelle de la construction européenne n'arrive pas par hasard. Le pragmatisme qui a prévalu jusqu'ici et permis de grandes avancées, a laissé dans l'indétermination l'objectif ultime du processus. L'accord s'est fait sur la marche en avant au prix d'une mise à l'écart des questions sur la destination finale ! La Lettre du Cadre Territorial numéro 367 (15 octobre 2008) |
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Le pari des fondateurs était celui du « fédéralisme sans douleur » : l'objectif de l'État fédéral européen ne pouvant être affiché comme tel, on allait l'atteindre par le détour de l'économie ; l'intégration des marchés allait créer le sentiment de commune appartenance qui rendrait naturel l'effacement des États nations au profit de l'Europe. Il ne s'est rien passé de tel : l'histoire a donné raison à R. Aron qui avait douté en son temps de la faisabilité de ce « fédéralisme clandestin ».
La construction européenne a cependant suivi son cours, jusqu'à instaurer, sur un territoire en permanent élargissement, une forme de supranationalité qui n'a pas d'équivalent dans le reste du monde. Semblable au fédéralisme par l'ampleur du dessaisissement des états, elle s'en différencie par la faiblesse politique et le déficit de légitimité de ses instances supranationales.
La formidable construction juridique que représente aujourd'hui l'Europe n'a pas le soubassement politique qu'il lui faudrait pour poursuivre son essor. Les peuples européens n'acceptent pas d'aller plus avant dans le dessaisissement de leurs états, faute de comprendre comment ils pourraient trouver dans la nouvelle organisation qu'on leur propose le moyen d'avoir pris sur leur destin. À partir de ce constat, les analyses divergent. Pour les uns (M. Gauchet, P. Manent, P. Thibaud), la prudence est de mise. Il n'existe pas d'alternative disponible à la démocratie nationale ; l'exercice démocratique de la souveraineté ne se conçoit pas sans un ancrage national que l'Europe ne saurait offrir aujourd'hui, ne serait-ce qu'à cause de son élargissement non maîtrisé. Puisque l'État-nation européen fédéral est hors d'atteinte, mieux vaut choisir clairement d'en rester à la coopération fonctionnelle, à l'exclusion de toute ambition politique démesurée.
D'autres, (E. Balibar), voient à l'inverse dans ce découplage entre la démocratie et son ancrage national la vraie chance de l'Europe de renouer avec les idéaux des droits de l'homme. Débarrassée des pesanteurs et des fermetures égoïstes qu'implique la primauté du cadre national, elle pourrait être, si elle déployait vraiment tout son potentiel de progrès, le laboratoire d'une nouvelle citoyenneté donnant une nouvelle actualité aux valeurs fondatrices : liberté, égalité...
Un troisième courant (J.-M. Ferry) cherche à sortir de ce dilemme entre États-nations et Europe. La vision « cosmopolitique » qu'il propose de l'avenir est intéressante : réaliste en ce qu'elle admet le rôle irremplaçable des états nationaux, novatrice en ce qu'elle invite à inventer une démocratie à plusieurs échelles, qui s'applique tout autant à la vie interne des nations qu'aux coopérations qu'elles se doivent d'établir entre elles pour répondre aux enjeux d'aujourd'hui, à commencer par la globalisation économique.
Cette approche pourrait bien être la plus féconde : prenant en compte la pluralité des territoires et des échelles de la gouvernance démocratique, elle permet de penser aussi les questions que posent la décentralisation et la montée en puissance des échelons infranationaux
La pensée française à l'heure de l'Europe,
Justine Lacroix, Éditions Grasset
Retrouvez des extraits de cet ouvrage sur le complément rédactionnel n° 868 .