« La Découverte - Collection Repères » juin 2009, 126 pages.
|
L'ouvrage vise à démontrer les profondes évolutions qu'a connues la famille depuis le début des années soixante-dix en décrivant les contradictions qui la traversent. La famille est aujourd'hui confrontée à une progression de « l'individualisme moral », mais cet individualisme ne signifie cependant pas la dissolution des normes mais plutôt leur redéfinition. |
Jean-Hugues Déchaux est professeur de sociologie à l'université Lumière-Lyon-II et spécialiste de l'étude des transformations de la famille et de la parenté en France.
Il est l'auteur notamment de « Le Souvenir des morts, essai sur le lien de filiation » (1997) ; « Les Familles face à la mort » (1998).
Selon l'auteur, il est aujourd'hui plus difficile que jamais de définir ce qu'est la famille, tant ses transformations depuis les années 1970, en France comme dans les sociétés occidentales, sont profondes.
La famille n'est pas naturelle et intangible comme nous serions portés à le considérer et l'Histoire des civilisations montre, à cet égard, qu'il a existé une grande variété de structures familiales.
Pierre Bourdieu rappelait qu'il faut aborder la famille comme une « catégorie réalisée » car la famille est le produit d'un « travail d'institutions » continu.
Il faut pourtant partir d'une définition de la famille pour l'étudier. Cette définition pourrait être celle retenue par Laurent Barry : « l'ensemble des personnes apparentées par la consanguinité/et/ou l'alliance ».
Premier constat : la morphologie familiale a subi de profondes transformations depuis la fin des années soixante
La modification des comportements en matière de fécondité et de nuptialité a entraîné la fin de la famille traditionnelle. On observe un recul du mariage (alors que celui-ci était resté longtemps l'institution centrale de la famille), une modification des calendriers familiaux (traditionnellement, la formation du couple précédait de peu celle de la famille) et le déclin du modèle de la mère au foyer.
De nouvelles formes de vie familiale voient le jour, comme la diffusion de la cohabitation hors mariage, la banalisation du divorce et des unions successives, la multiplication des familles monoparentales et recomposées...
On assiste à une diversification des modèles familiaux qui tendent vers le pluralisme familial.
Deuxième constat : le couple offre aujourd'hui de nouveaux visages
L'institution matrimoniale est remise en cause car le mariage est concurrencé par d'autres types d'unions ou par le nomadisme conjugal et ce sans compter une remise en cause des grands rites de passage : le mariage n'est plus la célébration sociale du rite nuptial comme le PACS est le signe d'une institutionnalisation de la diversité des modes de vie conjugale.
Doit-on en déduire que le lien conjugal se privatise, traduisant ainsi le refus de soumettre sa vie privée au contrôle social et à la loi ?
Mais cette tendance des couples modernes à vouloir soustraire leur vie commune au contrôle social n'implique pas la disparition des déterminismes sociaux comme l'homogamie sociale, l'impact du milieu social, la division du travail domestique et parental.
Troisième constat : les familles cherchent à assurer leur reproduction sociale qui est conditionnée par la réussite scolaire de l'enfant
L'éducation des enfants reste l'une des fonctions principales de la famille mais en même temps la fonction éducative de la famille s'est complexifiée.
L'objectif de réussite scolaire s'est généralisé ; famille et école sont devenues deux institutions en rapport étroit l'une avec l'autre.
Mais la pression de l'impératif scolaire n'atteint pas toutes les enfants de façon identique : le contexte familial peut jouer, les parents s'intéressent davantage à la scolarité de leur(s) fil, les familles défavorisées ont plus de mal à appréhender les avantages et inconvénients de l'établissement fréquenté ou de la filière suivie.
Quatrième constat : le modèle de parenté est ébranlé
Les familles recomposées remettent progressivement en question notre modèle de parenté.
Elles créent des grandes fratries avec de nouveaux frères et s½urs.
La recomposition crée des figures familiales complexes et l'augmentation des familles monoparentales fragilise la place des pères.
Une autre question est aussi apparue récemment : celle de la possible légalisation d'une parenté homosexuelle qui pourrait remettre en cause un des principes fondamentaux du droit de la filiation : celui de la différence des sexes. Nous sommes aujourd'hui confrontés au défi de la parentalité plurielle.
Cinquième constat : la parentèle est un réseau de sociabilité et d'entraide
La parentèle entendue comme l'ensemble des personnes avec lesquelles l'individu est apparenté (consanguins, alliés, beaux-parents par recomposition), constitue un réseau à l'interface de la sphère privée et de la sphère publique.
On parle ainsi de « solidarités familiales ». À l'ancienne lignée patriarcale et hiérarchique, se substitue la parentèle, réseau fluide centré sur la personne. Les relations au sein de la parentèle se fondent sur un équilibre complexe entre générations et entre sexes.
On observe aussi que le biais matrilatéral (les parents du côté de la femme résident plus près du jeune couple et participent plu largement à l'entraide).
Sur le plan matériel, la parentèle se présente comme un système d'échanges de biens, d'argent, de services avec trois fonctions : l'entraide domestique, le soutien relationnel, la redistribution de revenus.
L'entraide connaît aussi deux moments forts : au moment où les enfants prennent leur indépendance et en fin de vie.
Au total, on constate depuis trois décennies, la progression de l'individualisme moral au détriment de la stabilité de l'institution familiale.
Mais cet individualisme, qui est aussi le produit de la société, ne signifie pas la dissolution des normes mais leur redéfinition.
L'émergence de normes nouvelles conduit même à un pluralisme normatif qui peut être source de tensions et de contradictions, car plus le choix des modes de vie familiale est ouvert, plus le risque d'un écart entre idéal et réalisation est grand.
Pascal JOLY