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La science à bout de souffle ? Laurent Ségalat (01/10/2009)

« Seuil » - octobre 2009 - 112 pages »

Cet ouvrage s'intéresse à la science en tant que système global et mondialisé de production et de diffusion des connaissances.

Pour l'auteur, la science moderne est à bout de souffle car elle souffre d'un système bureaucratique coûteux et peu efficace qui régule très mal les publications scientifiques.

Le chercheur est plongé dans une course aux financements, une compétition exacerbée qui peut engendrer des comportements de fraude ou de tricherie.

Le système doit être repensé car il ne pourra s'autoréguler lui-même.

Laurent Ségalat est généticien et directeur de recherches au CNRS.

Il est notamment l'auteur de « La Thérapie génique - révolution médicale : rêve ou réalité » (2007) et de « La Fabrique de l'homme : pourquoi le clonage humain est inévitable » (2008).

L'ouvrage repose sur un postulat de départ : « où va la science ? » tout en rappelant d'ailleurs que ce postulat était déjà posé il y a déjà 75 ans.

Pour l'auteur, et c'est la thèse qu'il défend, la science est à bout de souffle et connaît de nombreux dysfonctionnements. Ces dysfonctionnements sont renforcés par l'apathie du monde scientifique mais aussi par son incapacité à se réformer.

Pour Laurent Ségalat, les chercheurs sont des producteurs de connaissances, mais leur production n'obéit pas au schéma classique de l'offre et de la demande. La recherche vise avant toute chose à permettre à l'être humain de comprendre le monde dans lequel il vit.

Or, la recherche contemporaine repose sur un principe de base : celui de la compétition entre équipes ce qui se traduit par une lutte farouche dans la recherche de moyens avec comme conséquence une sélection naturelle et « darwinesque » entre chercheurs : seuls les meilleurs subsistent.

Ce système de répartition des crédits est cependant très bureaucratique et obéit au « syndrome du péage routier » qui se traduit par le fait que la création d'un dispositif annexe destiné à améliorer la fonction du système se révèle tellement coûteuse qu'il absorbe la majorité des ressources. L'Agence nationale de la recherche qui distribue les budgets a ainsi reçu en 2007 près de 6 000 projets qui ont été examinés par plus de 10 000 experts. Autre exemple : l'évaluation occupe aujourd'hui la moitié du temps d'un chercheur et celui-ci est devenu un manageur et un gestionnaire financier obligé de tenir « une comptabilité d'épicier ».

Le chercheur est aussi devenu un cheval de course qui doit toujours courir plus vite car il est entraîné dans une course à la publication : « publish or perish » comme disent les Anglo-Saxons. Autrefois, publier était l'aboutissement d'un travail de recherche ; aujourd'hui c'est devenu un but.

L'auteur regrette que l'histoire des sciences ne soit plus enseignée, que dans les sciences expérimentales le lignage historique des concepts soit oublié. Tout cela traduit un divorce entre sciences et culture.

Plus grave encore, dans cette course à la publication, les chercheurs ne sont plus jugés par leurs pairs ce qui entraîne « une roulette des publications » et un système où chacun s'efforce de monter les enchères. C'est aussi un système qui s'apparente au patinage artistique : douze patineurs mériteraient une médaille, mais celles-ci ne sont qu'au nombre de trois. La régulation se fait donc via un mélange de loterie et de petits arrangements en coulisse.

L'ouvrage se penche aussi sur la question de la fraude scientifique en établissant un parallèle avec le problème du dopage dans le cyclisme. Le dopage ne peut disparaître car il correspond à une demande des coureurs et parce que le prix à payer en cas de contrôle positif est inférieur aux gains qu'il procure. C'est la même chose pour la fraude scientifique qui vise à fabriquer ex nihilo des résultats scientifiques. Certes la fraude scientifique oscille entre deux extrêmes que sont le plagiat et le trucage mais le système de compétition pousse à la fraude.

Ce système de compétition a transformé les chercheurs en plusieurs catégories. On y trouve les loups qui trichent sans vergogne, les moutons qui suivent, « les people » qui croient bons d'attirer l'attention sur eux en permanence, les chercheurs du type « take the money and run » qui savent « surfer » sur cette tendance nouvelle.

Or, comme le disait Albert Einstein, la bonne science a besoin d'humilité, de patience, de créativité, de prise de risque scientifique.

Conséquence à long terme : la science produit de moins en moins de données fiables et on assiste à une baisse généralisée de la qualité. Beaucoup d'articles publiés sont en effet « des actifs toxiques » comme en matière financière qui entament la crédibilité de la science.

Ce qui est aussi grave, c'est que les gouvernements n'ont pas compris la nocivité de ce système alors que la courbe « productivité de la recherche publique/niveau de compétition pour l'allocation des moyens » est une courbe en cloche car il y a un seuil de compétition où la recherche se met à produire plus d'effets néfastes que positifs.

A trop vouloir trop encadrer la science, on se prive également d'avancées majeures. Les grandes découvertes sont en effet toujours le fruit d'une exploration quelque peu hasardeuse.

Il faudrait enfin, à l'instar de l'industrie, mettre en place un contrôle-qualité.

Quel bilan tirer aujourd'hui de l'activité des six millions de chercheurs qui travaillent à l'échelle de la planète ? Pour l'auteur, il est faible car aucune découverte majeure n'a émergé ces trente dernières années ce qui dénote un faible retour sur investissement.

Cela peut s'expliquer par deux raisons : soit les problèmes auxquels s'attaquent aujourd'hui les chercheurs sont les plus difficiles ; soit c'est un problème de méthode : « la bureaucratisation a coupé les jambes d'une recherche trop cloisonnée entre disciplines ».

Faut-il laisser la science s'autoréguler ? La comparaison avec le cyclisme est une fois de plus éclairante : ceux qui veulent moraliser le système en sont systématiquement évincés.

La refonte du système est indispensable sinon la science connaîtra le sort de l'haltérophilie qui eut son heure de gloire mais qui est passée au second plan après avoir sabré sa crédibilité.

Pascal JOLY

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