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Le temps des crises - Michel Serres (22/12/2009)

« Belin - Manifestes ! Le Pommier », décembre 2009, 79 pages »

Pour l'auteur, la crise financière et boursière qui nous touche aujourd'hui cache en fait des ruptures plus profondes qui dépassent dans le temps la durée même de l'histoire.

Cette crise a remis en évidence la réalité globale concrète des choses.

Or nous sommes les acteurs de notre avenir et il est urgent de réagir.

Michel Serres est un grand philosophe et épistémologue français né en 1930.

Il a enseigné pendant de nombreuses années l'histoire des sciences.

Il est membre de l'Académie française, depuis 1990.

Il est l'auteur de nombreux essais et notamment « Le parasite », « Les cinq sens », « Le Contrat naturel », « Le Tiers-Instruit », « Le Grand Récit », « Le Mal propre », « La Guerre mondiale »...

L'ouvrage commence par définir le mot « crise » car selon Michel Serres « expliquer le sens d'un terme permet parfois d'éclaircir ce qu'il désigne ».

L'auteur observe que ce mot crise vient du grec « crinô » qui signifie juger. Le mot laisse ainsi voir son origine juridique car il évoque une décision prise par un jury et par son président. Si l'on se réfère au lexique médical, la crise y décrit l'état d'un organisme confronté à la croissance d'une maladie qui le met tout entier en danger.

Pour Michel Serres, nous vivons une crise réelle et il importe de réagir en évitant l'aveuglement dont a fait preuve le monde en 1929.

Or, pour comprendre la crise à laquelle nous sommes confrontés, il faut analyser les événements que nous vivons depuis la fin de la Seconde guerre mondiale et plus particulièrement depuis le début des années soixante. La nouveauté d'un événement est en effet proportionnelle à la longueur de l'ère précédente que cet événement a clôt.

Six événements sont à cet égard remarquables :

-        l'épuisement brutal de la population rurale qui met ainsi fin à une ère commencée il y a dix mille ans, à l'époque néolithique ;

-        la multiplication des déplacements qui expose le système immunitaire des humains à des pandémies dont un jour nous ne saurons comment y répondre ;

-        les progrès de la santé qui nous rendent de plus en plus maîtres de notre corps ;

-        la croissance démographique qui a atteint un pic jamais atteint ce qui entraîne une recomposition du paysage humain ;

-        le connectif qui a remplacé le collectif ;

-        les hommes qui sont devenus plus dangereux pour leurs semblables que la nature avec les progrès des armes de destruction massive.

Au bilan, cela se traduit par une crise globale car les changements induits par ces différentes composantes sont eux-mêmes entrés en crise. La crise que nous connaissons aujourd'hui affecte toute la société et l'humanité entière car elle met en cause les rapports essentiels des humains avec le monde.

Nous sommes aujourd'hui confrontés à un monde fini et nous sommes entrés dans l'ère anthropocène.

Commence aujourd'hui « notre temps d'hominescence ».

Il faut arrêter de ne tenir compte que des hommes et prendre en considération la nature que l'auteur appelle « la Biogée ». Il prône ainsi la création « d'une institution à la lettre mondiale, où la Biogée, enfin représentée, aurait enfin la parole. S'y réuniraient, non point les députés des nations, comme toujours, mais les représentants directs de l'eau, de l'air, du feu, de la terre et des vivants, bref de cette « biogée », ainsi nommée pour dire la Vie et la Terre ».

Nous devons mettre en place un nouveau triangle « science/société/biogée » dans le cadre de ce nouveau Parlement que Michel Serres appelle « le Wafel[1] ».

La crise actuelle vient de ce que meurent nos cultures et nos politiques sans monde. Une ère immense de notre histoire se termine et commence notre temps d'hominescence. Notre passé doit nous aider à dialoguer avec ce nouveau partenaire « biogéen » dont l'immanence détermine une science nouvelle.

Une question se pose cependant : qui va parler au nom de « la biogée » ?

Pour l'auteur, les savants sont les plus qualifiés car seule la science à l'intuition et le souci du long terme.

Les savants certes mais quels savants ?

Le centre de la science s'est déplacé depuis l'Antiquité et les sciences de la vie et de la terre sont les seules à parler le langage propre de « la biogée » car elles ont réinventé une pluridisciplinarité propre autour d'elles. Ces sciences nous enseignent les choses de la vie et de la terre et sont fondées sur une éthique, une morale. Elles ont aussi rattrapé et renouvelé les sciences humaines.

Certaines sciences sont faciles, d'autres sont plus difficiles. Les mathématiques sont la langue des sciences faciles car elles expriment et expliquent des faits sur lesquels nous avons peu ou pas d'informations. L'informatique décrit les faits de l'information. La recentralisation des sciences annonce l'émergence des sciences difficiles parce qu'elles entrent dans la réalité des liens qui unissent les choses entre elles. Mais si elles sont difficiles, elles n'en sont pas moins accessibles car détaillées et concrètes.

Pour Michel Serres, « les boucles croisées de cette nouvelle interdisciplinarité enveloppent l'homme qui à son tour l'enveloppe ».

L'ouvrage se termine par deux serments :

-        le premier vise le respect de règles éthiques. Les découvertes, les inventions ne doivent pas servir la guerre, la violence, la misère... Michel Serres invite tous les savants à le prêter à l'instar du serment d'Hippocrate que prêtent les médecins ;

-        le second vise les savants qui parleront au nom de « la biogée » et qui doivent de ce fait rester indépendants par rapport aux intérêts militaires et économiques.

Il ne faut pas non plus que ces savants reconstituent une caste, une aristocratie. Pour cela, il faut instaurer une universalité de l'accès aux informations qui entraînera une vulgarisation universelle.

Michel Serres distingue aussi ce qu'il appelle « le doux » c'est-à-dire l'information et « le dur » c'est-à-dire la puissance brute (du marteau, de la bombe nucléaire, du sabre, de la faucille...)

« La biogée » est dure car chaque espèce détient au moins une arme de défense ou d'attaque. « L'homo » détient quant à lui l'intelligence qui permet de laisser des actes d'échelle informationnelle : traces, marques, signes, codes... Mais aujourd'hui les ruptures entre « doux » et « dur » provoquent des séismes. Ce sont les écarts entre la bourse et l'économie réelle, entre « les chiffres de nos conventions fiduciaires et la biogée des vivants et de la terre », entre le « cirque » politico-médiatique et l'état évolutif des personnes et de la société.

Promis, le prochain livre de Michel Serres traitera du « doux ».



Pascal JOLY


[1] Terme forgé à partir des initiales anglaises des quatre éléments : water, air, fire, earth, life.

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