Champs Essais, 395 pages, mars 2010.
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Cet ouvrage est la réédition actualisée d'un ouvrage publié en 1995 qui suscita à l'époque la polémique car sa lecture pouvait laisser penser que le travail était une valeur en voie de disparition. Cet ouvrage fut en effet perçu comme un manifeste contre le travail. Le débat qui s'était alors ouvert, ne s'est depuis plus refermé. C'est pourquoi Dominique Méda estime utile quinze ans après de se reposer la question de la dégradation avérée ou non de la valeur « travail », de la réhabilitation du travail, de la fin du travail afin de lever tout malentendu. Pour l'ouvrage, le travail est devenu une valeur centrale et ne se réduit pas à sa dimension économique. La place du travail dans notre société est un élément d'explication de la situation dans laquelle nous sommes aujourd'hui. |
Dominique Méda est une sociologue française qui s'est particulièrement intéressée au thème du travail, à la place des femmes dans l'emploi et au modèle social français.
Elle est actuellement directrice de recherches au centre d'études de l'emploi.
Parmi ses ouvrages les plus connus : Travail, une révolution à venir, Mille et une nuits (1997) ; Qu'est-ce que la richesse (1999) ; Au-delà du PIB. Pour une autre mesure de la richesse (2008) ; Faut-il brûler le modèle social français ? (2006)...
L'objectif du livre de Dominique Méda n'est pas de présenter une nouvelle théorie du travail censée régler les difficultés que connaissent aujourd'hui à des degrés divers les pays industrialisés mais de s'interroger sur la nature philosophique du travail afinde développer une approche critique par rapport à cette notion. La compréhension du rôle que joue le travail dans nos sociétés nécessite en effet non seulement une approche multidisciplinaire mais aussi l'intervention de la philosophie.
Pour l'auteur, les questions sur le sens et l'avenir du travail sont aujourd'hui occultées par un traitement technocratique et économique et par voie de conséquence forcément réducteur.
Nous appartenons à des sociétés qui sont aujourd'hui fondées sur le travail qui constitue par voie de conséquence un rapport social fondamental alors que l'offre de travail se raréfie.
Nos sociétés fondées sur le travail présentent un paradoxe : la productivité permet de produire plus avec moins de travail mais, paradoxalement, on attend toujours plus de travail et la contrainte sur la demande de travail ne se réduit pas.
Cela peut s'expliquer par la conjugaison des trois grands courants de pensée qui ont traversé le XXe sur cette question :
- pour la pensée chrétienne, le travail est l'activité fondamentale de l'homme et permet l'approfondissement des rapports avec autrui. Le travail humain est donc la continuation sur terre de la création divine ;
- le courant de pensée humaniste exprime quant à lui la liberté créatrice de l'homme : le travail est un lieu de socialisation et de la formation de l'identité individuelle et collective ;
- quant à l'école marxiste, elle considère que le travail est fondamentalement social et que son but est d'atteindre la réalisation des désirs individuels et collectifs.
Il faudrait en fait distinguer le travail en tant que tel des fonctions dont il est le support.
Si l'on regarde de façon rétrospective, on observe que les sociétés primitives n'étaient pas structurées par le travail. Dans la Grèce antique, le travail est méprisé. Le Moyen-Âge n'a pas structuré pas le travail au sens ou il ne détermine pas l'ordre social ; « Dieu travaille-t-il ? » d'ailleurs s'interroge Dominique Méda.
L'invention du travail date de la fin du XVIIIe siècle avec l'économiste Adam Smith qui explique que le travail permet de créer de la valeur et de fonder l'échange.
À la fin du XVIIIe siècle, le travail apparaît donc à la fois comme un facteur de production et un rapport contributif qui permet la mise en relation de l'individu et la société.
Le XIXe siècle va profondément transformer cette représentation en faisant du travail le modèle de l'activité créatrice par excellence. Le philosophe allemand Hegel estime que le travail est l'essence de l'homme et lui donne une dimension spirituelle.
À la fin du XIXe siècle, Karl Marx oppose le vrai travail qui est l'essence de l'homme et la réalité du travail qui n'est qu'une forme aliénée. Marx voit l'origine de cette défiguration du travail dans l'existence de la propriété privée.
La pensée sociale démocrate qui s'affirme au début du XXe siècle va développer une théorie de l'État social et du plein-emploi mais la garantie du plein-emploi et de l'accroissement indéfini de la richesse ne va pas de soi.
Le travail libéré est une utopie car le travail n'est pas un épanouissement : il est un moyen au service de la logique capitaliste et la subordination est au c½ur du travail salarié. Le travail est aussi un moyen d'aménager le monde au travers de l'évolution technologique. Le philosophe allemand Heidegger voit ainsi dans le travail la forme concrète que prend le rapport de l'homme à l'ère de la technique. Le travail est le moyen d'une fin autre que lui-même et il ne conduit certainement pas à l'autonomie et à l'épanouissement.
Le travail crée-t-il du lien social ?
Mais qu'est-ce que le lien social si le travail est sa raison ?
Le travail peut-il alors exercer une fonction macro/sociale ?
Surgit alors le mythe de l'entreprise citoyenne. Mais l'entreprise n'est pas une communauté réalisée en vue du bien-être de ses membres car sa vocation est de produire le plus efficacement possible. L'entreprise n'est pas un lieu d'expression de soi, ni d'apprentissage de la vie sociale.
L'auteur se livre aussi à une critique de l'économie qui est selon lui devenue notre science sociale par excellence, la science générale du comportement humain. Mais cette vision est trop réductrice car on ne peut se satisfaire d'un seul mode de régulation par le travail. L'économie est une méthode au service d'une vision contractualiste de la société qui n'a pour vision que la production.
La représentation de la richesse sociale se traduit d'ailleurs par un indicateur de richesse économique aux fondements purement patrimoniaux : c'est le produit intérieur brut qui n'intègre pas ce qui renforce la cohésion ou le lien social.
L'économie entraîne aussi un dépérissement du politique car elle est confisquée par les technocrates qui maîtrisent le traitement des problèmes de régulation. Or, la rationalité de l'économie est pour le moins limitée et son périmètre de calcul trop étroit.
Il faut par voie de conséquence réinventer la politique et sortir du contractualisme
Cela implique de disposer d'une philosophe politique car les questions les plus urgentes que doit résoudre notre société touchent au lien social : ce sont les questions relatives à la cohésion sociale, à l'exclusion, aux inégalités qu'il est nécessaire de traiter.
Il faut reconnaître l'individu et préserver le lien social.
L'État, à cet égard, a un rôle à jouer et trois fonctions pourraient lui être assignées :
- informer, diffuser, éclairer la prise de décision qui doit prendre en compte la volonté générale ;
- fixer des objectifs et des cadres nationaux et se doter de moyens de contrôle et d'évaluation ;
- déléguer la majeure partie de la mise en ½uvre concrète de ces politiques aux collectivités locales, aux associations.
Au total, il faut « désenchanter le travail » par analogie à l'expression de Max Weber sur le désenchantement du monde.
« Désenchanter le travail », cela suppose de briser le charme qu'il exerce sur nous afin de nous libérer de toutes les énergies utopiques qui se sont fixées sur lui depuis deux siècles.
Le desserrement de la contrainte du travail devrait ainsi permettre un nouveau rapport au temps, valeur individuelle et collective majeure dont la maîtrise et l'organisation redeviendraient un art essentiel.
Il faut enfin revoir l'organisation du travail ce qui nécessite de forts mécanismes de régulation et la capacité de la société à se donner des objectifs et il faut inviter d'autres espaces que ceux de la production car chaque individu doit être multi-actif.
Pascal JOLY