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Vices privés, vertus publiques

Idées

Daniel Cohen, dans "La prospérité du vice", va chercher dans les grands classiques les repères nécessaires au décryptage de la crise actuelle, dont chacun sent bien que le chaos financier n'est qu'un aspect.

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La Lettre du Cadre Territorial numéro 389 (1er novembre 2009)

Un article de M Roger Morin


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«Le vice est aussi nécessaire dans un État florissant que la faim est nécessaire pour nous obliger à manger » (Mandeville, La Fable des abeilles, 1714). À l'époque où écrivaient Mandeville et Smith, vice et ­intérêt étaient des quasi-synonymes. Leur optimisme quant aux vertus du marché ­reposait sur la certitude que, grâce à l'échange marchand, les efforts déployés par chacun dans la poursuite de ses intérêts alimenteraient, dans une harmonieuse complémentarité, la prospérité générale.


La mise en cause de l'optimisme économiste

L'histoire a semblé leur donner raison, mais la profondeur des difficultés actuelles oblige à s'interroger sur le bien-fondé du paradigme qu'ils ont proposé. La première mise en cause de cet optimisme économiste est venue d'un auteur étonnamment présent dans cet ­ouvrage : Malthus. Celui-ci crut démontrer que l'augmentation du niveau de vie était impossible car tout progrès dans l'organisation de la vie collective entraîne une augmentation de la population qui en annule les bénéfices, de sorte que seules les famines, les épidémies et les guerres rétablissent l'équilibre. C'est « la prospérité du vice » première manière : le bien-être des uns garanti par le malheur des autres.
Le pessimisme malthusien fut démenti par la fantastique accélération du progrès technique, qui fit reculer les limites à l'essor de la production dans des proportions que ­Malthus n'avait pas imaginées. Ainsi s'ouvrit une ère nouvelle marquée par l'essor sans précédent de la production de biens. La réussite fut telle que le modèle sous-jacent prit force d'évidence jusqu'à la fin du siècle dernier.


S'inquiéter de ce qui nous arrive

Aujourd'hui, le pessimisme de Malthus ­retrouve son actualité. C'est en effet le problème des limites à l'activité humaine qui s'impose de nouveau à nous. Nous vivons un télescopage potentiellement mortifère entre le caractère illimité, parce qu'insatiable, de notre consommation, et les limites de plus en plus perceptibles des ressources que la planète met à notre disposition. La croissance tirée par notre avidité de biens et notre passion à posséder davantage qu'autrui - « prospérité du vice » seconde manière - nous conduit droit vers une issue gravissime, qui pourrait être la mort d'une civilisation dont nous n'aurions pas compris à temps les impasses.
On ne trouvera pas dans le livre de Daniel Cohen les réponses toutes prêtes à ces lourdes questions. Il faut d'abord s'inquiéter de ce qui nous arrive, et prendre la mesure de l'inadéquation des réponses convenues. Tel est le cas du fameux keynésianisme : l'auteur soutient que l'essor de la dépense publique qui caractérise les décennies passées fut davantage le résultat de la croissance que son moteur ; c'est par conséquent une dangereuse illusion que de vouloir ­encore, quand la croissance ne peut plus être au rendez-vous, s'en remettre à un tel outil comme si rien n'avait changé. Sur ce point, Daniel Cohen met le doigt là ou cela fait mal pour l'action publique : solidarité et croissance ont partie liée. La solidarité s'affirme quand le sort de la majorité s'améliore grâce à la prospérité économique ; mais quand vient le temps des vaches maigres, c'est chacun pour soi, et le souci du bien commun s'étiole au moment même où il ­serait le plus indispensable.
Tel est le paradoxe dans lequel nous ne devons pas nous laisser enfermer. C'est d'une conscience nouvelle de la solidarité de fait qui lie désormais les humains entre eux que nous avons besoin : beau programme, à suivre...


La prospérité du vice,
Daniel Cohen (Éditions Albin Michel)
Retrouvez des extraits de cet ouvrage sur www.lettreducadre.fr/comp-redac.html, complément rédactionnel n° 941.


 

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