Presses universitaires de France ; Collection « Que sais-je » ; 127 pages, Juin 2010
|
Les émeutes d'octobre 2005 et de novembre 2007 ont une fois de plus mis en exergue la question des banlieues sensibles. Les banlieues précarisées sont en effet à la fois le c½ur, le moteur et la cause de « la nouvelle question urbaine ». Et cette question urbaine est aujourd'hui perçue comme ce qu'au XIXe siècle, on nommait « question sociale ». Il est cependant important de mettre en avant les mécanismes d'évitement et de ségrégation spatiale à l'origine de l'enfermement des plus pauvres dans une spirale de précarité. La banlieue est devenue un territoire pluriel qui agglomère une diversité de lieux, de populations et d'activités. |
Né en 1956, Jean-Marc Stébé est professeur d'université en sociologie.
Il enseigne à l'université de Nancy II et dirige le Laboratoire de sociologie du travail et de l'environnement social de cette université.
Parmi ses ouvrages : « La sociologie urbaine » ; « Le logement social en France » ; « La médiation dans les banlieues sensibles » ; « Traité sur la ville »...
Qu'est-ce qu'une banlieue ?
Pour l'auteur ce sont « les environnements urbanisés d'une ville ».
La banlieue moderne apparaît au XIXe siècle avec le développement de l'industrialisation et du chemin de fer.
Toutefois, la notion de banlieue correspond à une réalité beaucoup plus ancienne : c'est l'endroit où s'exerce au Moyen-âge le droit de ban (le « ban-lieu ») ; c'est ensuite un cadre romantique recherché par les classes aisées qui l'investissent. Et ce n'est que progressivement que la banlieue se prolétarise avec notamment le déplacement des manufactures vers la périphérie des villes.
Au XIXe siècle, la banlieue est assimilée avec les faubourgs, c'est-à-dire « un monde qui mélange industries polluantes, marginalité, guinguettes et vin à bon marché ».
La Première Guerre mondiale confirme la fonction industrielle des banlieues et les premiers succès électoraux de la Gauche communiste vont se traduire par l'apparition du mythe de « la banlieue rouge ». Ces municipalités rouges vont s'efforcer d'encadrer tous les aspects de la vie quotidienne des habitants mélangeant culture, politique et assistance. À partir de la fin des années soixante-dix, on voit cependant disparaître les nombreux repères et organisations qui structuraient la vie des habitants ce qui va constituer une perte irrémédiable de lien social.
La fin de la Seconde Guerre mondiale va entraîner de nombreuses constructions de masse dans les banlieues afin de répondre à la demande forte de logements ce qui va correspondre à une redistribution de la population. Peu à peu l'espace rural va être urbanisé et vont apparaître les villes nouvelles nées d'une démarche dirigiste.
Cette histoire de la banlieue française montre que celle-ci n'est pas une entité géographique, sociologique et urbanistique homogène. La banlieue française est en effet un ensemble complexe.
Peut-on parler de crise des banlieues ?
On ne peut nier un phénomène de disqualification sociale des banlieues.
Les grands ensembles sont devenus des espaces de relégation mal reliés au tissu urbain dynamique, présentant un habitat peu adapté aux exigences de leurs habitants.
Les banlieues ouvrières qui étaient des lieux d'intégration sont devenues des lieux d'exclusion.
Mais la crise des banlieues n'est pas seulement due aux facteurs économiques, mais trouve aussi son origine dans les phénomènes de disqualification sociale : instabilité des solidarités familiales, déliquescence des liens sociaux et des structures de socialisation, affaiblissement des réseaux d'entraide au sein des groupes sociaux...
Les banlieues traduisent une accumulation de handicaps avec une jeunesse déstructurée marquée par le phénomène des bandes, souffrant « la galère » qui engendre la frustration.
L'intégration des enfants d'immigrés est aussi hypothéquée par les métamorphoses de la sphère familiale et la transformation du marché économique et de l'emploi.
La matrice de la révolte qui se traduit parfois dans les émeutes urbaines et souvent par les incivilités quotidiennes se retrouve dans plusieurs facteurs : sentiment d'injustice, d'abandon, d'absence d'avenir, de cynisme.
Allons-nous alors vers des banlieues-ghetto ?
Un ghetto se définit comme une ségrégation spatiale des exclusions.
La banlieue-ghetto se caractérise à la fois par sa proximité et sa distance dans le monde urbain.
Pour l'auteur, les ZUS (zones urbaines sensibles) sont clairement au c½ur du processus de ghettoïsation à l'instar des « inners cities » américaines.
Elles présentent en effet une homogénéité économique, une forte captivité résidentielle, une distinction identitaire et un enclavement urbanistique.
Quel est le bilan des remèdes appliqués à ce jour?
Depuis plus de trente ans, les pouvoirs publics essaient de remédier à la crise des banlieues sous le vocable de « politique de la ville ».
Ces remèdes vont des opérations techniques (rénovation du cadre bâti, démolitions d'immeubles, amélioration du cadre urbain...) aux actions économiques (du développement social des quartiers au développement social urbain) en passant par les interventions sociales (contrats de ville, contrats urbains de cohésion sociale - CUCS -...) et d'insertion professionnelle (régies de quartier, services de proximité, emplois-jeunes, agents de médiation...).
A noter que l'une des ambitions de la politique actuelle est la mixité : mixité sociale, urbaine, résidentielle...
Quel bilan peut-on tirer de ces trente années de ces politiques publiques en faveur des banlieues ?
Pour l'auteur, la rénovation urbaine se réduit trop aux opérations de démolition de grands ensembles ce qui est en effet un paravent par rapport à la réalité des problèmes rencontrés par les populations des banlieues.
Quant à la politique de la ville désormais incarnée dans les CUCS, il est difficile de savoir aujourd'hui si elle permettra de mettre fin à la « fracture sociale » dont les quartiers sont un élément majeur.
La population des banlieues est stigmatisée par un habitat trop uniforme qui évoque des lieux fermés sur eux-mêmes.
Mais tout raser ne servirait à rien... car les banlieues souffrent avant tout de la crise économique et sociale et de leur segmentation territoriale : « reloger les pauvres ailleurs ne ferait que déplacer le problème... ».
Pascal JOLY