BELIN, 369 pages, Mars 2011
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La rumeur est un phénomène familier, médiatisé mais qui devient incertain lorsqu'on se rapporte aux études qui lui ont été consacrées. L'auteur réfute à cet égard un discours qu'il qualifie de « rumoriste ». Il y a par exemple autant de définitions de la rumeur que d'études sur le sujet. Or, notre société est plus que jamais sous l'emprise des médias et force est de constater que rumeurs et médias se nourrissent l'un l'autre. |
Pascal Froissart est maître de conférences en sciences de l'information et de la communication à l'université de Paris VIII.
C'est un spécialiste en épistémologie, en histoire des sciences, histoire des médias, anthropologie de la communication.
Qu'est-ce qui caractérise une rumeur ?
Pour l'auteur, la rumeur est comme une recette de cuisine : anonyme, diffusée en masse, vraie ou fausse, actuelle et quasi scénarisée. Elle se caractérise aussi par le nombre d'auditeurs.
La rumeur est une intuition liée au fonctionnement du monde social : nous pensons en effet que notre société est traversée par des rumeurs. La rumeur est aussi est un phénomène populaire.
Elle est le plus vieux mass-média du monde. C'est aussi l'un des sujets favoris des médias : l'ouvrage La galaxie des rumeurs d'Axel Grysperdt et d'Annabelle Klein montre par exemple que sur cent articles publiés dans la presse francophone, vingt et un traitent de la rumeur et, entre deux et trois utilisent littéralement le mot « rumeur ». L'invention du détail marque la véritable invention de la rumeur.
Les médias adorent les fausses rumeurs et participent même parfois à la création et à la diffusion de fausses nouvelles. Aujourd'hui, la rumeur mute au contact d'Internet qui matérialise de nouvelles formes de discussion ou de négociation de l'identité. Sur la Toile, tout est désormais public par défaut et privé si nécessaire !
La rumeur transcende les modes d'organisation sociale mais c'est au XXe siècle qu'elle devient fonctionnelle, notamment avec les travaux du psychologue allemand William Stern au début des années mille neuf cent puis avec ceux de son élève Rosa Oppenheim en 1911 qui fait de la rumeur un sous-produit du journalisme.
Avec la Seconde guerre mondiale, la rumeur devient une arme de guerre même si elle reflète parfois (voire souvent) la propagande.
Selon l'auteur, plus l'on avance dans le XXe siècle, plus l'on sépare la rumeur des autres canaux de communication. C'est ce qu'il appelle « le fantasme de l'immédiat ». Les rumeurs circulent tant de façon informelle (« le bouche à oreille ») que de façon formelle (la diffusion médiatique) et il n'y a pas d'opposition entre les deux, ni d'exclusion. La rumeur tire partie d'un mécanisme social structurant la circulation de l'information entre individus, entre les médias et la société.
L'analyse de la vraisemblance est l'antienne des théoriciens de la rumeur avec le danger des discours révisionnistes car la rumeur est alors prise comme pour une réalité dont l'existence même servirait à dissimuler le vrai. Le débat sur le révisionnisme historique débouche alors sur les enjeux de liberté de parole, de censure, de raison d'État. La rumeur est en fait un concept idéal pour deux qui ne veulent pas faire croire à la réalité.
C'est pourquoi la rumeur est dangereuse, en ce sens qu'elle suppose un schéma social ou le locuteur ne sait pas ce dont il parle et ou seul l'expérimentateur est le seul à y conférer du sens.
La rumeur est souvent assimilée à la contagion mais l'analogie entre rumeur et épidémie est critiquable. Il n'y a pas en effet un fatalisme de la rumeur comme peut l'être un virus contagieux.
La compréhension des phénomènes passe aussi par l'abstraction la plus totale.
À noter que quand la rumeur n'est pas connotée par le nombre, elle est dite « provinciale ». On attribue aussi un atavisme féminin à la rumeur : c'est la « com-mère ». La rumeur est populaire, ce qui fait son universalité.
Comment combattre la rumeur alors ?
La rumeur est un moyen de contrôle de l'information et un outil de contrôle social. Elle est sans conteste une émanation du « Big brother ».
Selon les psychosociologues américains Gordon Allport et Léo Postman, pour la combattre, il faut utiliser la meilleure logique de présentation ; exposer les faits réels sans les exagérer ; parler toujours de la rumeur en négatif et faire des périphrases quand la rumeur utilise des slogans.
Mais attention, lorsque l'on parle de contrôle de la rumeur, la rumeur n'est jamais loin !
Au total, la rumeur serait selon Allport et Postman « un vaste chaudron conceptuel dans lequel serait jetée une pincée de mensonge, une poignée de masse, une rasade de déterminisme d'origine behavioriste certifiée, une lampée de tradition orale ou de folklore... »
Les rumeurs ont toujours existé : elles relèvent d'abord de la croyance et de l'opinion et ne peuvent être mises en équation.
Étudier la rumeur, c'est étudier d'abord et avant tout les relations sociales mises en jeu, médiatisées ou non, car la rumeur sert aussi de ciment social, « d'impulsion de sociabilité » comme le précise le sociologue allemand Georg Simmel.
Pascal JOLY