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La prospérité du vice, Une introduction (inquiète) à l'économie - Daniel Cohen (01/03/2011)

Pour David Cohen, nous sommes passés d'une économie pré-moderne à une économie moderne de croissance perpétuelle, ce qui se traduit par le passage d'un âge de la rareté à un âge de l'abondance.

Or, à partir du moment où l'ensemble des humains veulent vivre dans une société de consommation comme la nôtre, on butera forcément sur les ressources de la terre, ce qui renvoie aux dangers qui menacent notre civilisation qui est désormais planétaire avec la mondialisation.

Il faut réorienter la croissance ailleurs que vers « le jetable », taxer les pollueurs, investir dans les énergies propres, faute de quoi nous risquons de voir notre civilisation unique mondiale s'écrouler.

L'auteur livre une vision assez pessimiste de l'avenir de l'humanité qu'il estime aujourd'hui à un tournant historique dans les choix qu'elle doit effectuer.

Daniel Cohen est né en 1953.

Il est professeur d'économie à l'École normale supérieure et directeur du Centre pour la recherche économique et ses applications.

Il est aussi membre du Conseil d'analyse économique et s'intéresse plus particulièrement à l'économie des pays en développement.

Parmi ses ouvrages les plus connus : Monnaie, Richesse et Dette des Nations ; Les infortunes de la Prospérité ; Richesse du monde, pauvreté des nations ; La mondialisation et ses ennemis, Trois leçons sur la société post-industrielle.

Pour l'auteur,le principal risque du XXIe siècle n'est pas la confrontation des cultures et des religions mais de voir se répéter au niveau planétaire l'histoire de l'Occident lors des différentes révolutions industrielles et ce d'autant que le commerce mondial ne réduit nullement les risques de guerre, que la richesse comme l'éducation n'empêcheront jamais le terrorisme.

L'industrialisation ne modifie pas seulement l'équilibre des puissances ; elle transforme radicalement le fondement des sociétés.

Historiquement, l'Europe a inventé un modèle politique nouveau, celui de l'État-nation qui se situe à mi-chemin entre l'État-cité incarné par Athènes et plus tard Venise et l'État-empire incarné par la Rome Antique. Mais les Nations européennes ont tenté sans succès de restaurer l'empire universel car elles se sont heurtées aux limites mêmes de leur propre État-nation. C'est ainsi que s'est développée la pensée humaniste et scientifique.

Il est intéressant d'observer que la loi de Malthus sur les rendements décroissants sera le fondement de la science économique moderne et qu'elle va influencer tous les économistes classiques qui adopteront une vision pessimiste de l'histoire humaine. La France puis l'Allemagne dépasseront cependant cette théorie pour aborder la « transition démographique ».

L'auteur rappelle aussi que la Révolution industrielle s'appuie sur le progrès technique qui est à la fois création et destruction, car ils reposent tous deux sur un équilibre précaire qui est remis en cause lorsque la croissance décroît ou devient négative.

L'État-providence a fait quant à lui naître une chaîne de solidarité financière qui tend à se substituer à la famille mais cette chaîne de solidarité s'affaisse quand la croissance ralentit. Et contrairement au raisonnement de Keynes et de ses héritiers, c'est la croissance forte qui a permis la hausse des dépenses publiques et non les dépenses qui ont engendré la croissance.

Or, nous subissons une forme d'addiction à la croissance car la consommation est devenue une drogue du fait qu'elle a créé une dépendance. Nous aspirons à la croissance et non à la richesse.

Aujourd'hui, la mondialisation « a remis à zéro les compteurs de l'histoire humaine ».

Cela se traduit notamment par le retour de la Chine et de l'Inde dans le jeu du capitalisme mondial.

Cet événement est d'ailleurs indissociable de la disparition de l'URSS.

La Chine se caractérise notamment par des taux d'épargne record (de l'ordre de 50 %) et des réserves monétaires équivalentes au PIB français ce qui lui donne des moyens d'intervention inégalés. Pourtant la Chine est fragilisée par les rivalités historiques entre ses provinces mais aussi par une utilisation exacerbée d'un nationalisme anti-japonais.

Quant à l'Inde, malgré ses taux de croissance élevés, elle a la plus grand mal à passer d'une démocratie formelle à une démocratie sociale visant à réduire les inégalités.

L'économiste américain Francis Fukuyama a défendu dans La fin de l'histoire et le dernier homme, la thèse selon laquelle la chute du Mur de Berlin montrerait que le monde est enfin parvenu à la fin de l'histoire et que chaque peuple tendrait désormais vers la démocratie représentative et l'économie de marché.

À rebours de cette théorie, on trouve cependant la thèse défendue par le politologue américain Samuel Huntington (1927-2008) dans Le choc des civilisations, thèse selon laquelle l'Occident et l'Orient ne convergent pas du tout car les grandes civilisations orientales veulent d'abord reconstituer leur puissance perdue. Les attentats du 11 septembre 2001 en seraient ainsi le symbole.

Doit-on alors considérer, comme la philosophe Hannah Arendt, que la nation est « le talon d'Achille des sociétés modernes » ? Quand l'État est en crise, la nation se réduit en effet à la fiction de sa pureté ethnique. C'est ce qui a par exemple nourri le nazisme.

Or, la croissance moderne a besoin de s'appuyer sur le cadre moderne des États-nations car, pour produire des richesses, il faut du capital, du capital humain et des institutions efficaces. Or, deux de ces éléments sont produits par les États et constituent les infrastructures sociales de la société.

Pour l'auteur qui reprend la thèse de l'historien Robert Muchembled, nous assistons aussi à un éternel retour de la violence car, entre la violence publique (celles des guerres par exemple) et la violence privée, vient désormais se nicher une violence de l'imaginaire avec « la peur des classes dangereuses ». On note en effet que plus la violence décroît, plus elle fait peur.

C'est aussi cette forme de violence décrite par le philosophe René Girard qui implique qu'il faut tuer l'autre pour exister comme membre d'une communauté : cela expliquerait les violences contre les Tutsis, les Bosniaques...

C'est enfin la violence post-moderne qui se loge dans le virtuel avec les jeux-video, les films d'horreur...

Mais une nouvelle menace pèse sur nos sociétés : celle qui pèse sur la planète elle-même notre dernier bien commun. La croissance des pays émergents nous interpelle en effet au travers du réchauffement climatique, de la disparition des espèces, de la rareté progressive de la ressource en eau.

C'est pourquoi, il faut sortir de « l'économie du jetable », taxer les pollueurs, investir dans les énergies propres.

Le biologiste américain Jared Diamond montre que la fin des civilisations est liée à quatre phénomènes : l'incapacité à prévoir les problèmes créés, à les identifier correctement quand ils se produisent, à manifester la volonté de les résoudre et à y parvenir.

Pour Daniel Cohen, nous sommes entrés dans la phrase trois. Il y a donc urgence à prendre des mesures.

La récente crise financière est un excellent exemple car elle montre que la finance de marché a fait circuler de « la fausse monnaie financière ». Cet aveuglement aux risques, cette uniformisation des comportements sont le facteur essentiel du kracht. Les établissements financiers ont en effet adopté un comportement « panglossien »[1].

La question centrale aujourd'hui est de savoir si nous serons capables de gérer la crise écologique qui s'annonce et de transformer les normes de consommation occidentales de façon à les rendre compatibles avec leur généralisation l'ensemble du monde. Nous devons apprendre à vivre dans les limites d'une planète solitaire tout en sachant que nous ne pourrons plus corriger nos erreurs après coup. Cette incertitude est devenue le facteur oppressant de l'histoire humaine à l'heure où, pour la première fois, elle joue son destin sur le devenir d'une civilisation unique.

Pascal JOLY


[1] Pangloss, héros de Voltaire, croit voir partout le meilleur des mondes possibles.

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