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Le Dérèglement du monde : Quand nos civilisations s'épuisent - Amin Maalouf (01/04/2011)

Livre de Poche - 316 pages - Avril 2011

Pour Amin Maalouf, le dérèglement du monde tient moins à la guerre des civilisations qu'à leur épuisement.

L'Occident renie ses propres valeurs ce qui le disqualifie auprès des peuples qu'il prétend amener à la démocratie. Le monde arabo-musulman vit dans l'humiliation et la nostalgie de son âge d'or et se trouve condamné à une fuite en avant dans le radicalisme.

Le début du XXIe siècle traduit différents types de dérèglement : intellectuel, économique, financier, climatique qui traduisent cet épuisement des civilisations, et notamment des deux ensembles que sont l'Occident et le Monde arabe.

Pourtant il reste des raisons d'espérer.


Amin Maalouf est un écrivain Franco-Libanais né en 1949 à Beyrouth.

Il a été élu à l'Académie française en 2011.

Il est l'auteur de plusieurs romans dont « Léon l'Africain », « Samarcande » « Le Rocher de Tanios » (prix Goncourt 1993) mais aussi d'essais comme « Origines », « Les Identités meurtrières »...

Pour Amin Maalouf, nous sommes rentrés dans le nouveau siècle sans boussole alors que l'humanité est confrontée à des périls sans équivalents dans son histoire.

À la chute du Mur de Berlin, « un vent d'espoir avait soufflé sur le monde » mais au moment même où l'Europe triomphait, elle perdait ses repères tandis que le monde arabo-musulman allait s'enfoncer dans « un puits historique ».

Le triomphe de l'Europe lui a en effet fait perdre ses points de repère et l'Occident, qui aurait dû conforter sa suprématie, a accéléré son déclin. Paradoxalement, le triomphe du capitalisme l'a précipité dans la pire crise de son histoire et de façon aussi paradoxale la fin de l'équilibre de la terreur a fait naître un monde obsédé par la terreur.

La fin de l'empire soviétique a en fait marqué le passage d'un monde où les clivages étaient principalement idéologiques à un monde où les clivages sont identitaires et où il y a peu de place pour le débat : les appartenances sont exacerbées notamment celles qui relèvent de la religion ce qui implique que la coexistence entre différentes communautés humaines est de plus en plus difficile et que la démocratie est constamment à la merci des surenchères identitaires. Or, ce glissement de l'idéologique vers l'identitaire a des effets ravageurs.

Pour Amin Maalouf, les responsabilités sont partagées, même s'il ne met pas sur le même plan l'Occident et le monde arabe : le premier a une certaine propension à transformer sa conscience morale en instrument de domination alors que le second fait part de son côté d'une certaine indigence au niveau de sa conscience morale.

Si la civilisation occidentale reste pour l'humanité un modèle, elle est aujourd'hui dans une impasse historique qui affecte le dérèglement du monde. L'Occident a imposé son modèle au monde, mais par cette victoire, il a cependant tout perdu.

Les nations d'Europe vivaient en effet dans un âge d'or sans en avoir conscience alors qu'aujourd'hui elles sont coincées entre la concurrence commerciale des nations émergentes et la concurrence stratégique des États-Unis. Cet affaiblissement de l'Occident dans l'économie mondiale est porteur de conséquences graves : la plus dangereuse consisterait d'ailleurs à tenter de préserver par la supériorité militaire ce qui n'est plus possible de faire sur le terrain de l'économie.

L'Occident a aussi été incapable d'étendre sa prospérité au-delà de ses frontières culturelles : cela peut s'expliquer en partie par les rapports malsains qu'il entretient avec ses anciennes colonies. La civilisation occidentale n'a pas en effet été capable de transmettre correctement ses valeurs universelles. Les Occidentaux ont en effet constamment renoncé à respecter leurs propres valeurs dans les rapports avec les peuples dominés. Or, la première de ces valeurs, c'est l'universalité : si l'humanité est diverse, elle est une et il n'y a pas des droits de l'homme pour l'Europe et d'autres droits de l'homme pour l'Asie, l'Afrique, le monde musulman...

Autre grand sujet abordé par l'auteur, la légitimité.

La légitimité c'est ce qui permet aux peuples et aux individus d'accepter sans contrainte excessive l'autorité d'une institution personnifiée par des hommes et considérée comme porteuse de valeurs partagées. Certaines légitimités sont plus stables que d'autres mais aucune n'est immuable. Or, pour que le monde fonctionne de façon correcte, il faut que les nations aient à leur tête des dirigeants légitimes. À l'évidence, ce n'est pas le cas de nos jours.

La question de la légitimité a toujours joué un rôle majeur dans le monde musulman : cette légitimité généalogique est aujourd'hui rejointe par une légitimité patriotique : est légitime celui qui a combattu l'ennemi. C'est ce qu'incarne par exemple Nasser en Égypte lorsqu'en 1956 il déclenche la crise du canal de Suez. Les défaites de Saddam Hussein incarnent quant à elles le reflux du nationalisme pan arabe. Mais dans le monde musulman, la politique a constamment empiété sur le domaine religieux ce qui est quelque part tragique car cela a étouffé l'autorité religieuse qui, par voie de conséquence, s'est propagée dans le corps social.

Autre question posée par Amin Maalouf : les États-Unis sont-ils légitimes comme unique super puissance globale ? Pour lui, la position des États-Unis représente un « mixed blessing » c'est-à-dire à la fois une malédiction et une bénédiction.

On parle souvent de pertes de repères pour qualifier la crise morale de notre temps mais ce n'est pas en prônant un retour aux comportements d'autrefois que l'on pourra faire face aux défis de l'ère nouvelle.

« Valeur » est d'ailleurs devenu un mot galvaudé, versatile alors que notre échelle de valeurs doit absolument se fonder sur la primauté de la culture et de l'enseignement car « le XXIe siècle sera sauvé par la culture ou il sombrera ».

Verra-t-on dans les années à venir émerger un humanisme mobilisateur qui ne sera l'otage d'aucune tradition ? C'est l'un des enjeux majeurs du XXIe siècle même si l'on constate que les idéologies passent et que les religions demeurent.

Amin Maalouf estime aussi que la grande bataille de notre époque doit être menée auprès des immigrés. Ils peuvent en effet devenir les intermédiaires de l'Occident dans ses rapports avec le reste du monde comme ils peuvent devenir son plus grave problème. Les immigrés doivent s'assimiler à leur société d'accueil et assumer pleinement leur double appartenance. Or, aujourd'hui ce n'est pas le cas, ni dans l'approche française qui privilégie l'intégration, ni dans l'approche anglaise qui fait coexister anglais de souche et immigrés. Or, un immigré a d'abord soif de dignité et plus particulièrement de dignité culturelle. Nous devons aussi être très attentifs car la mondialisation a mondialisé le communautarisme notamment dans le monde musulman.

Pour que le passé devienne passé, il ne suffit pas que le temps passe et toute théorie de l'histoire est fille de son temps. Si elle est instructive appliquée au passé, elle est approximative lorsqu'elle est appliquée à l'avenir. N'oublions pas en effet quel' Histoire est faite d'une série d'événements singuliers et qu'elle s'accommode mal des généralisations.

Nous avons aujourd'hui le choix entre une humanité composée de tribus planétaires qui se combattent et qui sont nourries sous les effets de la mondialisation de la « même bouillie culturelle » et entre une humanité consciente de son destin commun confrontée à un défi majeur de son histoire, le réchauffement climatique.

De fait, nous sommes désormais confrontés à trois types de tentation :

-        celle du précipice caractéristique de notre époque qui voit chaque jour des hommes sauter dans le vide en rêvant d'entraîner dans leur chute la cordée entière ;

-        celle de la paroi qui consiste à s'arc-bouter en attendant que la tempête passe ;

-        celle du sommet qui consiste à croire que l'humanité est arrivée dans son évolution à une phase dramatiquement nouvelle où les vieilles recettes ne servent plus.

Il reste pourtant des raisons d'espérer car le progrès scientifique continue de croître ; car le sous-développement est en voie de réduction ; car l'exemple européen a montré que l'on pouvait dépasser les haines historiques.

Mais la tâche à accomplir reste titanesque car il nous faut inventer une nouvelle conception du monde qui ne soit pas la traduction moderne de nos préjugés ancestraux. Chacun doit contribuer à cette entreprise de sauvetage avec sagesse, avec lucidité, avec passion mais aussi parfois avec colère.



Pascal JOLY


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