Essai Mille et Nuits, 112 pages, Août 2011
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Natacha Polony se projette en 2020 pour imaginer l'école de demain en se fondant sur les réformes en cours et les programmes politiques des différents partis. Pour elle, le pire est de plus en plus sûr et nous sommes déjà dans l'école d'après l'école de la République, celle des techniciens qui méprisent l'enseignement. Nous avons oublié les valeurs de l'école républicaine à la française et il est plus que temps de nous ressaisir. |
Née en 1975, Natacha Polony est journaliste au Figaro après avoir travaillé pour Marianne. Elle est aussi chroniqueuse dans l'émission « On n'est pas couché ». Elle est enfin essayiste.
Agrégée de lettres modernes, elle a enseigné quelques années avant de démissionner de l'Éducation nationale.
Elle a notamment publié : « Nos Enfants gâchés : petit traité sur la fracture générationnelle » en 2005, « M(me) le président, si vous osiez... : 15 mesures pour sauver l'école » en 2007 ; « L'Homme est l'avenir de la femme » en 2008.
Natachy Polony rappelle en introduction de son ouvrage le célèbre adage selon lequel les civilisations sont mortelles.
Pour elle, notre civilisation actuelle débute son agonie par la chute de l'école car celle-ci a été en France constitutive de la forme moderne de la nation. Si notre pays se porte si mal, c'est que l'école n'est plus l'école de la République mais aussi parce qu'elle se dégrade à toute vitesse : jeunes sans repères, incapables de retenir la moindre connaissance, de fournir un travail intense et continu ; des illettrés de plus en plus nombreux ; l'école n'apprend même plus à lire et à écrire et se transforme de plus en plus en un lieu d'inégalités sociales... Le développement de l'enseignement privé et les cours de soutien scolaire sont symptomatiques de cet état de déliquescence.
La question scolaire est aujourd'hui marquée par le productivisme, ce que le sociologue Jacques Ellul (1912-1994) appelait « le système technicien » : celui-ci consiste à croire que l'on trouvera en tout domaine la technique la plus efficace.
Conséquence : la dimension culturelle voire humaine n'existe plus et nous attachons plus d'importance aux standards internationaux en matière d'éducation qu'à notre modèle éducatif et républicain qui a pourtant fait ses preuves. Ce modèle permettait l'exercice du libre arbitre pour la participation de tous à la détermination du bien commun.
À l'appui de sa démonstration, l'auteur se projette en 2020 : l'école accentue les inégalités sociales au lieu de les réduire car elle repose de plus en plus sur l'élitisme d'un système conservateur destiné à favoriser les héritiers.
Conséquences : le classement de la France dans les enquêtes PISA[1] de l'OCDE se dégrade encore ; les universités sélectionnent désormais leurs étudiants et les grandes écoles sont devenues plus que jamais « le bastion de l'excellence » ; les concours de recrutement d'enseignants (Capes et agrégation) ont été supprimés par manque de candidats et remplacés par des recrutements directs ; l'école primaire et le collège forment désormais un cycle unique dénommé « école du socle commun ». Les notes ont bien sûr disparu mais paradoxalement les élèves notent désormais les professeurs.
Natacha Polony prédit un système qui va aller de plus en plus vers l'autonomie des établissements mais qui, par voie de conséquence, va creuser les écarts entre ceux-ci. Le pire est que l'éclatement de l'école républicaine sera accepté par la majorité de l'opinion publique. La France est devenue, en 2020, un « pays libanisé » subissant « la tyrannie des imbéciles ».
Pour l'auteur, nous prenons aujourd'hui le chemin de ce scénario : la dictature des « pédagogistes » nous conduit progressivement à une forme de « dictature de la pédagogie pour les nuls ».
La loi Haby de 1975 inspirée en partie par les travaux du sociologue Pierre Bourdieu a remis en cause les méthodes d'apprentissage de l'école ancienne fondés sur la rigueur, l'effort et le principe méritocratique au motif qu'elles reposaient sur une discrimination envers les plus défavorisés. Cela a pour conséquence que l'école ne transmet plus aucune culture.
La réforme Haby a aussi posé comme principe que les élèves ne comprennent que ce qu'ils ont expérimenté eux-mêmes. Cela se traduit par des heures entières perdues en classe « au jeu des devinettes » alors que les connaissances de base ne sont plus enseignées. La réforme Haby a aussi remis en cause les notes qui seraient censées dévaloriser alors que la note sanctionne objectivement.
La campagne présidentielle de 2007 marque un tournant dans le débat sur l'école : il suffit de relire les programmes des trois principaux candidats. La réforme du primaire engagée par le ministre de l'Éducation nationale, Xavier Darcos s'inscrit dans cette logique mais elle a très vite sombré devant les oppositions multiples qu'elle a suscitées. La nouvelle pensée unique éducative domine aujourd'hui et l'école n'est plus conçue comme une institution de la nation mais comme un service rendu aux familles, aux entreprises qui ont besoin d'individus formés pour leurs besoins. On ne parle plus de savoirs mais de compétences, de savoir-faire, de faire-être.
La loi Fillon de 2005 accentue ce phénomène et rend possible toutes les évolutions actuelles d'autant que « les délires pédagogiques des trente dernières années ont fait le lit de telles transformations ». Au nom de la diversité, on part ainsi du principe que les savoirs et la culture ne sont pas à la portée des enfants des quartiers défavorisés.
Alors peut-on encore éviter le pire alors que la France est déjà au bord de l'implosion ?
Deux conditions sont nécessaires pour inverser cette tendance : déterminer et diffuser les bonnes pratiques ; garantir un programme national strict avec des programmes au contenu rigoureux et progressif. Cela suppose aussi de se mettre d'accord sur les objectifs de l'école, sur les méthodes d'apprentissage (et notamment de lecture). Les méthodes les plus performantes sont aujourd'hui celles qui sont les plus coercitives. Ce sont celles que pratiquent les pays asiatiques.
La déstructuration de certaines familles, les situations de précarité nécessitent plus que jamais que l'école joue le rôle de pilier.
Face à la diversité issue de l'immigration, l'école doit aussi jouer l'intégration en jouant sur les valeurs communes. À cet égard l'idéal républicain de laïcité découle de l'idéal universaliste qui nous permet de trouver tous ensemble dans la République un idéal commun. Il y a cependant urgence à revisiter la question de la laïcité et d'en souligner l'actualité.
Le modèle français fondé sur l'effort et le mérite a de l'avenir car il permet d'organiser une redistribution des moyens en faveur de ceux qui en ont le plus besoin. Il n'a d'ailleurs jamais été fondé sur l'élitisme mais avait la capacité de former des élites dans tous les domaines. Il faut une école qui assure une progression rigoureuse des savoirs concrets vers les savoirs les plus abstraits et qui donne une véritable culture humaniste.
L'enjeu est majeur : il consiste à faire de l'école un lieu qui dépasse la sauvagerie du monde extérieur et qui viserait à construire une humanité conquise par le savoir.
Le point de non-retour est déjà presque atteint, c'est pourquoi il y a urgence à se souvenir des idées qui ont fondé la France en mettant la civilisation au centre de notre projet commun.
Pascal JOLY
[1] « Programme for International Student Assessment » : étude de l'OCDE visant à mesurer les performances des systèmes éducatifs des pays membres.