La Documentation française (Collection Réflexe Europe) - 180 Pages - Juillet 2011
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Alors que l'Europe connaît une crise économique et financière sans précédent, l'ouvrage de Michel Dévoluy veut remettre en perspective la montée en puissance de la monnaie économique européenne. La crise actuelle doit nous conduire à nous interroger sur l'avenir politique de l'Europe. |
Michel Dévoluy est professeur d'économie à l'université de Strasbourg.
Il s'est spécialisé dans les questions macroéconomiques, monétaires et européennes.
Parmi ses ouvrages : Théories macroéconomiques. Fondements et controverses, 1993 ; Monnaie et problèmes financiers, 1994 ; L'Europe monétaire. Du système monétaire européen à la monnaie unique, 1996 ; Les politiques économiques européennes. Enjeux et défis, 2004.
L'auteur observe en introduction de son ouvrage que la question de la survie de l'euro est aujourd'hui posée, une décennie après la création de la monnaie unique, ce qui nécessite de prendre un peu de recul par rapport à la crise actuelle pour l'analyser.
Plusieurs questions de fond se posent en effet : celles qui renvoient à la souveraineté des États car pour les tenants de l'État nation, une monnaie unique est incompatible avec la souveraineté nationale ; celles qui relèvent de la méthode car la méthode fonctionnaliste[1] qui a guidé depuis 1957 la construction européenne trouve en elle-même ses limites ; celles qui soulèvent des questions de doctrine car depuis le début, la construction économique et monétaire de l'Europe est un terrain d'affrontement.
Une première interrogation peut être posée : « pourquoi l'euro ? »
La genèse de l'euro illustre la dynamique générale de la construction européenne.
L'intégration monétaire est en effet apparue comme le prolongement de l'intégration économique. Dans ces conditions, il n'est pas surprenant que la création de l'euro ait suscité de grandes espérances aussi bien d'ordre économique (au travers des gains d'efficience) que d'ordre politique (l'euro, symbole d'unité).
La construction de l'euro est aussi en entreprise exigeante
L'euro est souvent présenté par ses défenseurs comme le fruit d'une évolution quasi inéluctable vers une coopération monétaire plus intégrée justifiée par le processus d'intégration économique européenne. Sa création constitue pour d'autres une orientation plus que souhaitable du fait de ses gains supposés au sein d'un marché unique.
Pourtant, il est - rappelle l'auteur - beaucoup plus difficile de créer une monnaie unique qu'un marché unique car toute démarche d'intégration monétaire est une entreprise particulièrement exigeante. De plus, la situation européenne est unique ce qui implique que l'on ne peut s'appuyer sur des modèles historiques existants. Il fallait donc inventer un modèle sui generis en n'oubliant pas que plusieurs conditions théoriques (parité des pouvoirs d'achat, des taux d'intérêt, bon état des finances publiques...) devaient être réunies pour que la mise en place d'une monnaie unique soit une réussite. Une politique monétaire unique suppose aussi d'avoir des objectifs communs[2], d'avoir des canaux de transmission semblables et de transférer le « seigneurage »[3] à l'échelle de l'Union européenne.
Le choix d'une monnaie unique est d'abord le choix de l'union
Le choix de l'euro est un processus long et complexe qui a nécessité en effet de faire des choix institutionnels notamment en matière de politique économique.
Depuis la chute du Mur de Berlin, la doctrine libérale a aujourd'hui pris le pas sur la planification socialiste. Mais cette doctrine libérale est ancrée sur une tradition monétariste très pointilleuse en matière d'inflation et de rigueur budgétaire. La réunification allemande a aussi permis à l'Allemagne de peser plus fortement dans les choix institutionnels de l'Union économique et monétaire (UEM) en faisant prévaloir une forme d'ordolibéralisme[4].
Autre problème : la préparation du passage à l'euro a délaissé la question d'hétérogénéité des économies pour se focaliser sur le plus petit dénominateur commun : la maîtrise des taux d'inflation et des finances publiques. Sans compter que l'absence de gouvernement économique européen a mis les politiques économiques nationales au service du bon fonctionnement de l'euro et de la stabilité des prix privant les États d'une partie importante de leurs marges de man½uvre.
Le bilan de douze années d'euro est aujourd'hui contrasté
Sur le plan technique, l'euro est en effet une réussite car il « couronne » le marché unique des biens et services et préfigure celui des capitaux ce qui pose par ailleurs la question de la stabilité financière. L'euro a aussi acquis en peu d'années le statut de monnaie internationale.
Cette place de l'euro au niveau mondial aurait dû renforcer l'identité européenne mais force est de constater que ce n'est pas le cas car les Européens semblent plutôt retenir les inconvénients de l'euro que ses avantages. Cela est renforcé par les performances macroéconomiques médiocres de la zone euro face aux États-Unis qui reflètent très clairement les insuffisances de l'UEM. Enfin, face à la crise majeure que nous connaissons aujourd'hui, force est de constater que la zone euro est peu armée pour y faire face.
Quel avenir alors pour la zone euro ?
La faiblesse de la construction monétaire européenne justifierait la mise en place d'un véritable gouvernement économique européen.
Les réponses apportées à ce jour par l'Union européenne ne vont pas vraiment dans ce sens car elles restent d'inspiration libérale. C'est préoccupant car la sortie de l'euro comme la restructuration des dettes ne sont pas envisageables en l'état.
Il faut donc envisager une piste alternative en s'appuyant sur une lecture keynésienne du fédéralisme économique et en partant du postulat que les Européens veulent une société plus solidaire et une Europe plus forte dans la géopolitique mondiale.
Au total, l'euro n'est pas un échec mais l'Union monétaire est en crise.
Pour nous sortir de cette crise, il faut sortir du concept d'ordolibéralisme et accepter une union politique plus poussée car l'euro n'est pas une simple construction économique mais un véritable projet politique.
Pascal Joly
[1] Qui consiste à progresser étape par étape.
[2] « Le policy mix ».
[3] C'est-à-dire le pouvoir de créer la monnaie légale.
[4] Cette théorie d'origine allemande estime que l'économie est encastrée dans un ordre général de la société.