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La pensée française à l'épreuve de l'Europe - Justine Lacroix (01/06/2008)

Grasset/Mondes vécus, juin 2008, 131 pages.

Depuis les référendums de 1992 et de 2005, la question européenne est devenue un objet de controverse dans la pensée politique française. L’Europe serait ainsi perçue par certains comme le symptôme d’une « religion du droit » qui minerait la démocratie mais elle est dénoncée par d’autres pour son incapacité à rendre effectifs les droits de l’homme dont elle ne cesse pourtant de se réclamer. Pour Justine Lacroix, ce sont des lectures opposées des rapports entre droit et politique qui dominent aujourd’hui la réflexion française.

Justine Lacroix est professeur associée de sciences politiques à l’université libre de Bruxelles. Elle est l’auteur de plusieurs ouvrages dont Michaël Walzer : le pluralisme et l’universel (2001), Communautarisme versus libéralisme : quel modèle d’intégration politique ? (2003) et L’Europe en procès : quel patriotisme au-delà des nationalismes ? (2004).

L’ouvrage nous rappelle en introduction que la pensée française s’est largement interrogée dans le passé sur l’identité politique de l’Europe (du projet de « paix perpétuelle » de l’abbé de Saint- Pierre au scepticisme européen de Raymond Aron en passant par la confédération des peuples de Jean-Jacques Rousseau ou le plan pour la réorga - nisation de la société euro péenne de Saint-Simon). Pourtant, force est de constater qu’aujourd’hui, « penser à l’Europe » n’est pas l’occupation la plus prisée des philosophes français qui ne s’intéressent à nouveau à la question que depuis les référendums de 1992 et de 2005. La pensée française à l’égard de la question européenne évolue depuis une trentaine d’années : certains repèrent dans le projet européen l’émergence d’un nouvel état fédéral, d’autres y voient juste le maintien d’une simple coopération fonctionnelle. Or, l’Europe a amplifié ses ambitions politiques ce qui implique que le « Cworld » (pour Constitution) et le « Fworld » (pour fédéralisme) ne sont plus aussi mal considérés qu’autrefois. Pour J. Lacroix, la pensée française face à la question européenne aujourd’hui trois grandes voies.

La première école de pensée : « l‘Europe désincarnée »

Elle manifeste depuis trois décennies une certaine appréhension face à un objet européen en constante évolution. Cette école s’incarne autour de philosophes comme Marcel Gauchet et Pierre Manent. Ce dernier estime notamment qu’il s’est produit une rupture au cours de l’intégration européenne. Le projet initial, porté par les « vieilles » nations européennes comme la France ou l’Allemagne, répondait à une ambition politique bien définie qui a disparu suite à une sorte d’égarement progressif. Pour ces auteurs, l’Europe semble se complaire dans une sorte « d’indéfinition » qui serait le stade ultime d’une démocratie délivrée de ses critères traditionnels : un peuple, un territoire, des moeurs particulières. Le signe le plus évident de cette mutation de la démocratie est aussi la consécration des droits de l’individu (distincts des droits de l’homme) : ils tendent à exploiter « l’inhérence des droits de la personne » sans compter qu’il existerait une utopie des droits de l’homme qui viserait à opérer la résorption progressive des données du politique dans le droit. Pour l’auteur, c’est dans ce canevas conceptuel que se déduit la conception française aujourd’hui dominante du modèle européen.

Une 2e école de pensée : « l’Europe rêvée »

Elle est incarnée par Jean-Marc Ferry, Francis Cheneval ou encore Gérard Mairet. Ces auteurs s’inscrivent dans la lignée des écrits de Jurgen Habermas et de Norbert Elias qui mettent en avant les effets de la mondialisation et s’intéressent à la nature du principe démocratique. Ils estiment ainsi que la source de légitimation politique de l’Europe est la maîtrise de la mondialisation économique : l’Union européenne serait une nouvelle « unité de survie ». Ils observent par ailleurs l’incapacité croissante de l’État nation à rationaliser, à organiser et démocratiser sa propre société, ce qui impose de faire vivre l’idéal démocratique au-delà de son contexte d’origine. Pour J. Lacroix, ces penseurs marquent un retour à Kant, au « républicanisme cosmopolite » qui doit désormais s’engager vers un second niveau de démocratisation qui se situe au plan transnational.

La 3e école : « l’Europe manquée »


Elle s’inscrit dans les écrits du philosophe Étienne Balibar. Elle incarne pour l’auteur, une mouvance « spinoziste ». E. Balibar fait le constat de la déstabilisation de l’« État national social » qui n’a pu corriger les inégalités de classe qu’en subordonnant l’idée de citoyenneté à celle de nationalité. Une citoyenneté nouvelle doit émerger : transnationale. Elle suppose la renonciation des États à une fraction de leurs droits régaliens et l’aménagement progressif d’un « droit universel de circulation et de résidence ». L’Europe serait ainsi le laboratoire d’une nouvelle forme de citoyenneté. E. Balibar observe aussi la montée d’une forme « d’apartheid européen » au travers de la distinction dans chaque espace national des ressortissants « intra » et « extra » communautaire qui favoriserait l’émergence d’une forme d’altérité.

Au final, peut-on parler de spécificité française sur la question européenne ?

Pour l’auteur, il est clair que la perspective de l’État fédéral est peu présente dans la pensée française. Il serait nécessaire de construire « un 4e étage des droits ». Aux trois étapes de la citoyenneté définies par Marshall (les droits civils, les droits politiques et les droits sociaux), pourrait ainsi s’ajouter une citoyenneté européenne car la nation n’est pas une fin en soi.

PASCAL JOLY

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