La Découverte/Poche, janvier 2008, 677 pages.
L’ouvrage est codirigé par Stéphane Beaud, Joseph Confraveux et Jade Lindgaard. Stéphane Beaud enseigne la sociologie à l’université de Nantes. Il est notamment l’auteur de 80 % au bac… et après en 2003 et de Retour sur la condition ouvrière avec Michel Pialoux en 2004. Joseph Confraveux est journaliste à France-Culture et Jade Lindgaard au magazine culturel Inrockuptibles. Elle est l’auteur en 2004 avec Xavier de la Porte d’un ouvrage sur Bernard-Henri Levy : Le b.a.-ba du BHL.
Cet ouvrage se veut un véritable travail d’investigation sociale et non scientifique, associant une trentaine de chercheurs, d’universitaires et de journalistes au travers d’enquêtes, de portraits, de témoignages et d’analyses destinés à permettre de mieux comprendre notre société qui serait de plus en plus aveugle à elle-même.
La France invisible, ce sont en effet les populations qui sont masquées, volontairement ou non, par les chiffres, le droit, le discours politique, les représentations médiatiques, les politiques publiques, les études sociologiques, ou se retrouvent enfermées dans des catégorisations dépassées qui occultent leurs conditions d’existence.
Pour les auteurs, le monde social ne semble poser question qu’à partir du moment où il est rendu visible sur un mode spectaculaire. Ce ne sont pourtant pas les outils de connaissance du monde social qui manquent mais ils ont subi une telle inflation qu’ils sont devenus illisibles, situation qui se juxtapose avec une certaine pauvreté en termes de solutions à proposer à la crise de la société française.
L’ambition du livre est donc de proposer de nouvelles grilles de lecture de l’exclusion, s’inscrivant ainsi dans la démarche qu’avait confiée le magazine Fortune en 1936 au journaliste Walker Evans et au poète James Agee pour mesurer les effets de « la crise de 1929 » sur l’Amérique profonde. Les auteurs revendiquent aussi la filiation avec La misère du monde publié en 1993 par Bourdieu.
L’ouvrage se divise en deux parties.
La première s’efforce de démontrer au travers d’enquêtes et d’entretiens comment vivent des personnes ou des groupes « invisibles ». Une trentaine de catégories sont recensées allant des accidentés du travail aux vieux pauvres en passant par les délocalisés, les disparus, les drogués, les encadrés, les enfermés, les expulsables, les gens du voyage, les prostitués, les pressurés, les RMIstes, les sans-emploi, les stagiaires, les travailleurs de l’ombre…
La seconde essaie d’analyser les raisons de « l’invisibilité » au travers de la critique des modes de connaissance du monde social que les auteurs estiment souvent biaisés et de la gestion des questions sociales.
Différentes catégories d’« invisibles » existeraient :
- les « invisibles, variables d’ajustement » qui sont plus ou moins paupérisés et qui bénéficient d’un système de transferts sociaux qui comporte des trous de plus en plus nombreux (les surendettés, les expulsés, les sans-domicile…) ;
- « les invisibles, hommes et femmes sans qualité » c’est-à-dire tous ceux qui se situent en dehors de la cartographie institutionnelle des politiques publiques et de l’aide sociale (les dissimulés, les déclassés, les femmes à domicile, les gars du coin…) ;
- s’ajoutent « les victimes de nouvelles violences sociales » (jeunes au travail, sous-traités, oubliés de la santé) ;
- les « invisibles masqués par les images toutes faites » c’est-à-dire ceux qui sont identifiés mais dont le problème n’est pas traité (discriminés, handicapés, banlieusards…).
Les auteurs observent aussi que l’on peut cumuler plusieurs manières d’être invisible : on peut par exemple être à la fois sous contrôle, rénové, éloigné et précaire du public. Ces « invisibles » ne sont pas de nouveaux prolétaires car ils ne constituent pas une classe sociale homogène et ne se sentent pas engagés dans les luttes politiques. Ils expriment au contraire des sentiments de honte d’échec personnel, d’isolement, d’impossibilité de faire valoir leurs droits…
Cette invisibilité ne serait-elle pas aussi dans une société normée et contrôlée, le dernier vecteur de l’autonomie pour ces populations, l’affirmation de soi ? Les auteurs s’interrogent alors : faut-il rendre visibles ces groupes et personnes. La réponse est pour eux à l’évidence positive, ne serait-ce que pour obtenir de la reconnaissance et pour être pris en compte. Mais cela exige à repenser la place du citoyen non plus comme simple objet de politique ou de stratégies mais comme usager critique et responsable.
Ils s’interrogent enfin sur une société où même les privilégiés (professions libérales, enseignants, cadres…) s’estiment victimes d’injustices.
Au total, un livre documenté abordant de nombreux thèmes ce qui lui donne une certaine richesse ne serait-ce que par la diversité de ses auteurs même s’il est écrit dans une perspective très sociologique.
PASCAL JOLY