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Comment parler des livres que l'on n'a pas lus ? - Pierre Bayard (01/01/2007)

Éditions de Minuit, janvier 2007, 162 pages.

Pierre Bayard est professeur de littérature à l’université Paris VIII mais aussi psychanalyste. Il est notamment l’auteur de Peut-on appliquer la littérature à la psychanalyse ? et Le paradoxe du menteur.

Au-delà de son titre volontairement provocateur, l’ouvrage de Pierre Bayard se veut d’abord comme une réflexion d’ensemble sur les livres que l’on n’a pas lus mais dont on parle ou dont on est obligé de parler. Il ne faut donc pas chercher dans cet ouvrage de « recettes miracle » qui permettraient de faire l’impasse sur la lecture des quelques « grands classiques » dits incontournables.
L’auteur y défend à l’aide de nombreuses illustrations (de Musil à Umberto Eco en passant par Balzac et Anatole France) son point de vue : il faut vaincre sa peur de la culture et oser se détacher d’elle pour commencer à écrire.

Pour l’auteur, notre société est caractérisée par trois contraintes vis-à-vis de l’écrit : la sacralisation de la lecture, ce qui crée une obligation de lire ; l’obligation de tout lire ; et l’obligation d’avoir lu un livre pour pouvoir en parler. Ce système assujettissant conduit par voie de conséquence à une forme d’hypocrisie : personne ne reconnaîtra jamais ne pas avoir lu le livre dont il sera question lors d’une conversation. S’y ajoute un tabou, celui de la non-lecture.

C’est justement ce droit à la non-lecture que revendique l’auteur qu’il décline en quatre grandes catégories :

- les livres que l’on ne connaît pas mais dont il est possible de parler dès lors que l’on sait se repérer dans l’ensemble qu’ils forment et que l’on est capable d’analyser sans connaître avec précisions leur contenu ;

- les livres que l’on a parcourus et pour lesquels il importe de déterminer à l’instar de Valéry, un point de perspective afin de maintenir avec le livre une distance raisonnable ;

- les livres dont on a entendu parler et dont on peut se faire une idée assez précise en lisant ou en écoutant ce que les autres en écrivent ou en disent car un livre n’est pas limité à lui-même : il est constitué « par l’ensemble mouvant des séries d’échanges que sa circulation suscite » ;

- les livres que l’on a oubliés ce qui est finalement le cas de tous les livres que l’on a lu car la lecture est « dès l’instant où elle a cours, engagée dans un irréversible mouvement d’oubli ».

Pierre Bayard regrette que les étudiants soient seulement initiés pendant leur scolarité à l’art de lire, voire de parler des livres qu’ils ont lus mais pas à celui de s’exprimer par rapport aux livres non lus. Ceci explique leur désarroi lorsqu’ils sont interrogés lors d’un examen sur un livre qu’ils ne connaissent pas et qu’ils se révèlent alors incapables de trouver en eux-mêmes les ressources pour s’exprimer. Nos étudiants sont en fait paralysés par le respect dû aux textes qui les contraint à apprendre « par coeur » ou à savoir ce qu’ils contiennent. Par voie de conséquence, trop d’étudiants perdent leur capacité intérieure d’évasion et s’interdisent de faire appel à leur imagination. Or, un livre se réinvente à chaque lecture et il faut devenir soi-même créateur, car « parler de livres non lus, est une véritable activité de création ».

Comment alors parler d’un livre que l’on n’a pas lu notamment devant un professeur ? À partir de l’exemple du « Hamlet » de Shakespeare raconté à une peuplade d’Afrique de l’Ouest par une anthropologue, Pierre Bayard suggère d’appliquer la méthode dite du « livre intérieur » c’est-à-dire un ensemble de représentations mythiques, collectives ou individuelles qui s’interposent entre le lecteur et tout nouvel écrit, qui en façonnent la lecture à son insu. Ce livre imaginaire fait fonction de filtre et détermine la réception des nouveaux textes en déterminant quels éléments en seront retenus et comment ils seront interprétés.

Au-delà de la méthode, l’auteur livre une série de conseils simples :

- ne pas avoir honte afin de parler librement des livres non lus en se délivrant de l’image obsédante d’une culture sans faille transmise et imposée par les institutions scolaires et la famille ;

- imposer ses idées car n’avoir pas lu un livre est le cas de figure le plus commun et il ne faut pas oublier que les livres ne sont pas des textes fixes mais mobiles ;

- inventer les livres car un livre est « plus l’ensemble d’une situation de parole dans laquelle le livre circule et se modifie » ;

- parler de soi, visée ultime de l’activité critique.

Pascal Joly

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