Éditions du Seuil, Septembre 2006, 226 pages.
Denis Jeambar est l’ancien directeur de la rédaction de l’hebdomadaire L’Express. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages et notamment Les dictateurs à penser, Le défi du monde (avec Claude Allègre), Le poisson pourrit par la tête (avec José Frèches). Jacqueline Rémy est rédactrice en chef à L’Express.
Les auteurs dressent volontairement un tableau assez sombre pour ne pas dire provocateur de l’héritage que nous allons laisser à nos enfants : nous serons en effet, selon eux, la première génération qui transmettra moins à la suivante que ce qu’elle a reçue de la précédente. Nous, les « baby-boomers » qui avons toujours préféré nos rêves à la réalité, nous leur donnerons en héritage une société « molle, mitée, usée » et ce jour-là, nos enfants auront raison de nous haïr. L’ouvrage veut en fait poser un regard objectif et tirer les sonnettes d’alarme afin que les choix que nous devons faire, ne soient pas plus longtemps différés.
Pour Denis Jeambar et Jacqueline Rémy, « il est encore temps de corriger le tir » en lançant un certain nombre de chantiers. À défaut, « le réel se vengera sur ses enfants ». C’est pourquoi l’ouvrage n’est pas structuré en chapitres mais en chantiers.
Plusieurs chantiers s’ouvrent donc aujourd’hui à nous
L’environnement en est un ; notre style de vie se fonde sur l’idée que la terre est inépuisable. Cette course sans fin, cet individualisme hédo niste qui fait de nous des magiciens étourdis, nous conduit à vider notre compte bancaire « terre ». La gestion purement marchande du patrimoine naturel de l’humanité et notamment de l’eau, du pétrole, du gaz nous condamne à terme à la guerre ou à la disparition. Une double solution qui repose à la fois sur le progrès et un changement de nos modes de consommation, le tout dans un contexte nouveau, celui de la mondialisation.
La politique de la ville doit aussi être repensée. Notre urbanisation est le produit d’un certain nombre de facteurs depuis la fin de la Seconde guerre mondiale : la déruralisation, l’explosion des naissances, la reconstruction, l’arrivée des Français d’Algérie, l’afflux d’immigrés… Elle a conduit à une société duale avec d’un côté des grands pôles urbains ouverts sur l’international et de l’autre des territoires qui vivent de la redistribution. Cela induit une forme de séparatisme social et une politique de la ville uniquement focalisée sur le traitement des banlieues à problème alors qu’elle devrait reposer sur la fluidité, la mixité et la mobilité.
L’enseignement et la recherche sont également dans une situation préoccupante
Alors que l’Éducation nationale représente 23 % du budget de l’État (tout en ayant perdu 500 000 élèves en dix ans), ses résultats sont médiocres en termes de lecture, d’impact des redoublements, de maîtrise des langues étrangères et des nouvelles technologies, de désaffection pour les sciences sans compter un problème majeur d’autorité de l’institution… Il faut donc revaloriser le désir d’apprendre et redonner du sens au savoir en rappelant qu’il se mérite.
Notre système de recherche est quant à lui tellement complexe qu’il en devient illisible : les frontières sont trop importantes entre les grands organismes de recherche, les universités et le monde de l’entreprise. Ce constat a pour conséquence un niveau de « Recherche et de développement » trop faible par rapport aux grands pays occidentaux, une fuite des cerveaux et des retards en termes de politiques d’innovation.
Le travail doit aussi être réhabilité
Alors qu’il travaille le moins en Europe, le Français s’est fabriqué une bulle sociale ruineuse. La valeur « travail » doit être réhabilitée afin de recréer du lien social notamment chez les plus jeunes ; ceci suppose de cesser de faire du travail la variable d’ajustement du capitalisme financier.
Selon les auteurs, la France est l’un des rares pays qui ne contrôle pas ses dépenses de santé alors que la médecine est devenue un bien de consommation sans bornes, un avantage acquis, un droit moderne dans une société où la maladie est devenue un mal inacceptable dont l’État doit protéger les citoyens. Il faudrait aujourd’hui distinguer santé et bien-être mais aussi définir qui doit payer du citoyen ou de l’État, le système étant au bord de l’implosion.
Le même constat peut être fait en ce qui concerne les retraites. Nous allons transmettre à nos héritiers plus de charges que de ressources.
Que dire enfin de l’endettement public : chaque enfant qui naît en France a déjà 18 000 euros de dettes à sa charge. À l’État providence, nous avons substitué un État qui dilapide son capital. Nous avons sacralisé un modèle, celui des « Trente Glorieuses », dont nous refusons de sortir car nous sommes trop sûrs de notre richesse, de l’éternité de notre organisation sociale.
Nous vivons à l’ère de la « modernité liquide » selon l’expression du sociologue allemand, Zygmunt Bauman : dans une société incertaine où le bonheur est un devoir, la liberté individuelle un dogme, l’amour un contrat à durée déterminée, nous devenons des enfants avides de protection et d’assistanat social.
Attention cependant car « l’histoire court pendant que le peuple médite ». Il est donc urgent de passer à l’offen sive et de faire le choix d’une société du risque mais cela suppose… le goût de l’aventure et des responsabilités, toutes choses qui ne caractérisent pas nos baby-boomers qui ont plutôt reçu en héritage, la culture de l’impuissance. — Pascal Joly